Daniel : une lumière à Babylone

Daniel 11 : Guerres de la terre (a)

17 Janvier 2012 , Rédigé par Daniel à Babylone Publié dans #Le livre de Daniel

Daniel 11.1-2« Quant à moi (Gabriel), en l’an un de Darius le Mède, j’avais été en poste pour lui donner force et appui. 2Maintenant donc, je vais t’annoncer la vérité. Voici que trois rois vont encore se lever pour la Perse, puis le quatrième amassera une richesse plus grande que celle de tous, et lorsqu’il sera fort de sa richesse, il mettra tout en branle contre le royaume de Grèce. »

Ce chapitre s’enchaîne directement au précédent. Contrairement aux visions précédentes, il ne contient pas de symboles à décrypter. Mais il met en scène deux puissances qui entrent fréquemment en conflit et dont l’identité évolue au fil du temps, même si le caractère de base ne change pas. Ce début est remarquablement sobre, cohérent avec les révélations des chapitres 2, 7 et 8, et parfaitement repérable dans l’Histoire. L’ange Gabriel soutient Darius le Mède dans ses débuts difficiles à la tête de l’orgueilleuse Babylone (voir chapitre 6). Le sage Salomon décrivait ainsi l’action divine sur les chefs d’État : « Le cœur du roi, ce sont des canaux d’irrigation dans la main du Seigneur ; il le dirige partout où il veut. » (Proverbes 21.1) Aujourd’hui Yahveh envoie toujours ses messagers à l’aide des chefs d’État qui s’efforcent de préserver la paix. En tant de paix, son œuvre parmi les humains et parmi les croyants en particulier peut se développer plus facilement.

Les trois rois qui ont succédé à Cyrus sont : Cambyse II (530-522), Smerdis (mars à septembre 522), Darius Ier (Hystape, 522-486). Le quatrième est donc Xerxès (486-465), un des plus riches rois de Perse et celui qui voulut attaquer le jeune mais vigoureux royaume grec. Il s’y prépara pendant quatre ans, mais son immense flotte fut vaincue à Salamine, en 480 av. J.-C[1].

Daniel 11.3-4Mais un roi vaillant se lèvera ; il exercera une grande domination en agissant à sa guise. 4Quand il sera bien établi, son royaume sera brisé et partagé aux quatre vents du ciel, sans revenir à ses descendants ni avoir la domination qu’il avait exercée, car sa royauté sera déracinée et reviendra à d’autres qu’à eux.

Ici le texte fait un bond d’un siècle pour arriver à l’époque d’Alexandre le Grand (cf. Daniel 7.6 et 8.8). Fidèle à son schéma de départ (voir chapitre 2), le livre de Daniel ne retient que les événements clés pour la prophétie. On y observe l’histoire des civilisations depuis un point de vue très élevé : seuls les points les plus saillants sont distincts. Les neufs successeurs de Xerxès, qui n’ont pas menacé la Grèce, ne sont pas mentionnés. De plus, comme Gabriel l’a précisé (en 10.14), la vision (hazon) concerne « les derniers jours » (Ostervald) donc l’avenir lointain du peuple juif et celui des fidèles de Yahveh en général.

Alexandre « fera ce qui lui plaît » (Jérusalem). En suivant son propre gré, Alexandre est tombé dans l’alcoolisme, d’où sa mort prématurée, en 323 av. J.-C. Quand l’être humain n’en fait qu’à sa tête, il suit un chemin de rébellion (voir Ésaïe 57.17). Les descendants d’Alexandre le Grand furent assassinés avant d’avoir pu accéder au pouvoir. Lui-même avait légué son Empire au plus fort. Où étaient maintenant ses richesses et sa gloire ? Quatre royaumes émergèrent finalement des intrigues et des affrontements. Les quatre principaux généraux d’Alexandre, Cassandre, Lysimaque, Séleucos et Ptolémée, possédèrent la totalité de l’empire[2].

Séleucos et Ptolémée, dominant respectivement sur les territoires de l’Empire d’Alexandre situés au Nord et au Sud de la Palestine, sont les premiers représentants des deux dynasties appelées « roi du Nord » et « roi du Sud » dans la suite de la prophétie. Cette désignation géographique particulière sert en effet à identifier deux forces présentes, malgré une longue éclipse, jusqu’à la fin du chapitre 11. Au fil des siècles, les dynasties, les familles royales, les conquérants peuvent changer de visage, les régimes politiques peuvent différer, mais le territoire géographique doit rester inchangé.

Daniel 11.5-6Le roi du Midi deviendra fort, mais l’un de ses princes[3] sera plus fort que lui et exercera une domination plus grande que la sienne. 6Au bout de quelques années ils s’allieront, et la fille du roi du Midi viendra chez le roi du Nord pour exécuter des accords. Mais elle ne conservera l’appui d’aucun bras et sa descendance ne subsistera pas : elle sera livrée, elle et ceux qui l’auront amenée, son enfant et son soutien, en ces temps-là.

Ptolémée, maître de l’Égypte fut le premier « roi du Sud ». Cassandre et Lysimaque se partagèrent d’abord l’Ouest et le Nord de l’Empire d’Alexandre[4], mais ils furent bientôt battus par Séleucos, déjà maître de l’Est et de la Syrie, qui devint alors le « roi du Nord », maître des trois-quarts de l’Empire. « Il y eut de nombreuses guerres entre les rois d’Égypte et les Syriens ; surtout entre Ptolémée II Philadelphe (282-246), second roi d’Egypte, et Antiochos II Théos, troisième roi de Syrie (261?-247). Ils finirent par faire la paix, à condition qu’Antiochos répudiât sa première épouse, Laodice[5], et ses deux fils, et qu’il se mariât avec Bérénice, fille de Ptolémée Philadelphe. Pour accomplir sa promesse, Ptolémée amena sa fille à Antiochos, et, avec elle, il lui remit une immense dot[6]. »

Mais cette union des familles royales ne réussit pas à mettre fin aux hostilités. Il semble que Dieu ne bénisse jamais l’adultère. « Elle ne conservera pas sa force et sa postérité ne subsistera pas. Elle sera livrée à la mort avec ceux qui l’avaient amenée, de même que son père et celui qui l’avait soutenue pendant quelque temps. » (Daniel 10.6, Semeur) Laodice, l’épouse délaissée, empoisonna son mari. Ensuite Bérénice elle-même, fille du roi d’Égypte, fut assassinée avec sa famille et sa descendance par Séleucos II, un fils de Laodice[7]. Les unions illégitimes finissent souvent mal.

Daniel 11.7-9Un rejeton de ses racines se lèvera à sa place, il viendra vers l’armée et entrera dans la forteresse du roi du Nord ; il opérera contre eux et l’emportera. 8Même leurs dieux, avec leurs images de métal fondu et leurs objets précieux d’argent et d’or, il les emmènera en captivité en Égypte. Puis il restera quelques années loin du roi du Nord[8]. 9Celui-ci viendra dans le royaume du roi du Midi, puis il retournera dans son territoire[9].

Ce membre de sa famille qui prend la relève n’est autre que Ptolémée III Euergetes (246-221), le frère de Bérénice qui n’avait pu arriver à temps pour la secourir. A peine au trône, il leva une armée pour venger le meurtre de sa sœur. Il écrasa ses ennemis du Nord et rentra en Égypte chargé de butin. Il eut l’avantage sur Séleucos II au point « de conquérir la Syrie, la Cilicie, les régions au-delà de la partie supérieure de l’Euphrate et vers l’est, jusqu’à Babylone. Mais, à la nouvelle d’une sédition en Égypte qui exigeait son retour, il mit à sac le royaume de Séleucos en emportant 40 000 talents d’argent, des ustensiles précieux et 2 500 statues de leurs dieux. Parmi elles, il y avait des statues que Cambyse avait autrefois emportées d’Égypte en Perse. Les Égyptiens, reconnaissants, donnèrent à Ptolémée le titre d’Euergetes, “le bienfaiteur”, pour leur avoir rendu leurs dieux, restés tant d’années en captivité[10]. »

La mention explicite du pays d’Égypte dans Daniel 11.8 confirme que cette région correspond au royaume du Sud de la prophétie. Notre identification du royaume du Nord s’en trouve également confortée.

Daniel 11.10Ses fils soutiendront le combat ; ils assembleront une grande foule de troupes. L’un d’eux s’avancera, déferlera et traversera ; puis il s’en retournera et soutiendra le combat jusqu’à la citadelle.

L’esprit de haine et de vengeance dominait les civilisations grecques de cette époque. Les fils de Séleucos II Kallinicos furent Séleucos III Keraunos (226-223) et Antiochos III le Grand (223-187). Tous deux entreprirent de reconquérir les terres de leur père. L’aîné, Séleucos III, rassembla une grande multitude dans ce but ; mais il fut empoisonné par ses généraux. Son frère, Antiochos III, prit sa succession, récupéra la Séleucie et la Syrie, et se rendit maître de plusieurs places fortes. Il battit Nicolas, le général égyptien, et pensait même envahir l’Égypte (voir note 9). Antiochos III fut le dernier roi d’envergure de la dynastie séleucide.

Daniel 11.11Le roi du Midi se mettra en rage. Il sortira pour combattre contre lui, contre le roi du Nord ; il mettra sur pied une grande foule et la foule (d’en face) sera livrée à son pouvoir[11].

Le souverain d’Égypte, Ptolémée IV Philopatôr (221-205), était plutôt décadent, mais la perspective d’une invasion par Antiochos le réveilla. Les pertes qu’il avait souffertes le rendirent furieux. Il réunit une armée pour arrêter les progrès du roi de Syrie et gagna la bataille de Raphia[12], en 217 av. J.­C. Mais il ne put reconquérir les territoires perdus en Syrie.

Daniel 11.12Quand cette foule aura été emportée[13], son cœur s’élèvera ; il fera tomber des myriades, mais ne triomphera pas.

Ptolémée IV, ignorant le Dieu créateur aussi bien que les dangers du cœur humain, se laissa aller à l’orgueil. « Que celui qui pense être debout prenne garde de tomber ! » écrira plus tard l’apôtre Paul (1 Corinthiens 10.12). En effet, le souverain d’Égypte avait écrasé une puissante armée mais ses propres passions allaient bientôt l’écraser à son tour. Dégouté par ses mauvaises mœurs, ses sujets conspirèrent contre lui et il dut faire face à une guerre civile. Il persécuta les Juifs avec cruauté et mourut dans la débauche, laissant le trône à Ptolémée V Épiphane (205-180), encore enfant.

Daniel 11.13Le roi du Nord s’en retournera et mettra sur pied une foule plus grande que la première. Au bout de quelque temps, de quelques années, il s’avancera avec une grande armée et un matériel considérable.

Pendant ce temps, Antiochos III avait arrêté la rébellion qui menaçait son royaume et s’était fait obéir des provinces orientales. Il était de nouveau prêt à tenter l’aventure contre le Sud. Il rassembla une immense armée et partit à la conquêtes des possessions égyptiennes. Il n’était pas seul : Philippe V de Macédoine, avec lequel il avait conclu un accord secret, l’accompagnait. Les deux conquérants devaient se partager les possessions égyptiennes d'Asie Mineure, de Chypre et du Sud de la Syrie, en fonction de la proximité de ces provinces avec leurs territoires respectifs. Mais une troisième puissance allait intervenir et changer la donne.

Daniel 11.14En ce temps-là, beaucoup se dresseront contre le roi du Sud. Et les fils de ceux qui font violence à ton peuple[14] s’élèveront pour accomplir la vision (hazon) mais ils chancelleront. (Traduction libre)

Le terme hazon renvoie à la vision du chapitre 8 et aux actions de la petite corne. Les allusions à cette vision se multiplient d’ailleurs dans la suite. Nous avons vu qu’il s’agissait de la puissance romaine. En effet c’est à partir de cette période, soit le début du IIe siècle av. J.-C., que Rome se lance dans la joute politique. Ici l’ange semble donc encourager Daniel et les fidèles du Créateur : « Ne vous inquiétez pas, cette puissance disparaîtra. Regardez le résultat final : ceux qui s’opposent au Créateur ne prospéreront pas toujours. »

Daniel 11.15Le roi du Nord viendra, il élèvera une chaussée de siège et s’emparera d’une ville fortifiée. Les forces du Midi ne tiendront pas, ni ses troupes d’élite : elles n’auront pas la force de tenir.

Cependant l’Égypte était devenue un protectorat romain[15]. Les Romains mirent en garde Antiochos iii et son allié de ne pas s’attaquer à elle, mais ils firent la sourde oreille. Ils s’engagèrent en Palestine et dans les provinces égyptiennes d’Asie mineure. Deux fois encore les Romains les avertirent, mais Antiochos était déterminé à poursuivre ses conquêtes. D’ailleurs les villes fortifiées de Gaza et de Sidon cédèrent devant sa puissance militaire en 198 av. J.-C.[16]

Cependant, l’année suivante, Antiochos envahit la Grèce ; les Romains durent l’affronter et ils le battirent, à Magnésie, en 188 av. J.-C. Antiochos se replia en Syrie la tête basse. Il dut accepter les conditions humiliantes de l’armistice proposée par Rome. Le royaume des Séleucides avait vécu.

 

Notes :

[1] Pour des informations détaillées sur les quatre rois mentionnés, on consultera avec profit le très sérieux site http://www.livius.org/ (en anglais).

[2] Après la mort d’Antigonos, un autre prétendant, soit en 301 av. J.-C.

[3] Ou « l’un des ses chefs », dans le sens de « l’un de ses pairs » (hébreu : sarayv), c’est-à-dire l’un des successeurs d’Alexandre.

[4] Par rapport à la Palestine, toujours, soit : la Grèce et la Macédoine, pour Cassandre, et la Thrace (Nord de la Grèce, Sud de la Bulgarie et Turquie) pour Lysimaque.

[5] Antiochos II a fondé la ville de Laodicée, vers 260 av. J.-C.

[6] Uriah SMITH, ''Daniel and the Revelation'', ch. 11. Voir note 113, p. 146.

[7] Seleucos II Kallinikos (246-226 av. J.-C.), fils d’Antiochos II.

[8] Darby : « il subsistera plus d’années que le roi du Nord ». Séleucos est mort en 226 av. J.-C., tandis que Ptolémée subsiste juqu’en 221.

[9] Certains ont compris ainsi le verset 9 : « Il (le roi du Midi) entrera au royaume du roi du Midi (en Égypte) : il reviendra vers sa terre. » Cependant, la suite du texte semble bien décrire l’action du roi du Nord (11.10) suivie de la réaction du roi du Sud (11.11), explicitement mentionné. D’ailleurs, durant la quatrième guerre syrienne (219-217 avant J.-C), le successeur de Séleucos II, Antiochos III le Grand prit Ptolémaïs qui était la troisième ville d'Égypte (le Midi), après Alexandrie et Naucratis (voir plus bas). Le nom de cete ville perpétuait le culte du fondateur de la dynastie lagide, Ptolémée I.

[10] Uriah SMITH, ''Daniel and the Revelation'', ch. 11. D’autre part, durant le règne de Ptolémée III, la quantité de livres collectés à Alexandrie fut telle qu’une bibliothèque annexe vit le jour vers 235 av. J.-C.

[11] Littéralement : « et cette multitude sera donnée dans sa main », d’où la traduction rabbinique : « cette armée sera placée sous sa direction ».

[12] Ville de Palestine, au sud de Gaza, actuellement Rafa. Selon l’historien romain Polybe (203-120 av. J.-C.), l’armée d’Antiochos comprenait 62 000 fantassins, 6 000 cavaliers et 102 éléphants. A cette bataille, Antiochos aurait perdu environ 14 000 hommes ; 4 000 autres auraient été faits prisonniers.

[13] Littéralement « sera transportée, exaltée, fière ». Ostervald : « Cette multitude s’enorgueillira, et le cœur du roi s’élèvera ; il fera tomber des milliers, mais il n’en sera pas fortifié. » Dans tout ce passage le terme « foule » (hamon) est employé au lieu du terme « armée, puissance » (tsava, hayil), peut-être pour indiquer le caractère hétéroclite des ces formations qui pouvaient comprendre des mercenaires et des animaux d’origine orientale ou africaine.

[14] Beaucoup ont compris : « les fils des violents de ton peuple ». Il s’agirait alors des révoltes juives subséquentes aux persécutions menées par les successeurs d’Antiochos III. D’ailleurs, puisque le texte semble se concentrer ensuite sur la puissance romaine (qui va occuper le devant de la scène), il serait logique que cette allusion ait été placée ici, d’autant que le texte hébreu débute le verset par un pluriel : « en ces temps-là ». Les successeurs d’Antiochos, pourtant menaçants pour les Juifs, auront peu de poids sur la scène politique.

[15] « Rome parla, et la Syrie et la Macédoine ne tardèrent pas à s’apercevoir que leur rêve changeait d’aspect. Les Romains intervinrent en faveur du jeune roi d’Égypte, déterminés à le protéger de la ruine imaginée par Antiochos et Philippe. C’était en l’an 200 av. J.-C., et ce fut une des premières interventions importantes des Romains dans les affaires de la Syrie et de l’Égypte. » Uriah SMITH, ''Daniel and the Revelation'', chap. 11. Le sénat confia l’éducation du jeune roi Ptolémée v à Aristomène, un ministre expérimenté de la cour d’Égypte. Ce dernier envoya, sans succès, le général Scopas pour s’opposer à l’avancée des forces syriennes en Palestine.

[16] Cette année-là, Antiochos III écrasa les Égyptiens à la bataille de Panion, et annexa définitivement la Judée à ses territoires. Lors de la prise de Sidon, la résistance du général Scopas, envoyé par l’Égypte, dut plier devant le spectre de la faim. Scopas et ses 10 000 hommes durent quitter la ville, humiliés et entièrement dépouillés : ils n’eurent pas « la force de tenir » !

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