Daniel : une lumière à Babylone

Six jours pour la Terre

3 Juin 2012 , Rédigé par Daniel à Babylone Publié dans #Sabbat

La semaine de six jours constitue le cadre incontournable et équilibrant des activités humaines. La Parole créatrice fonde l’humain et le dépasse en même temps. Le repos du septième jour instaure une rencontre entre la Parole fondatrice et la parole humaine qu’elle lui a transmise. Il se distingue essentiellement des six jours travaillés. La prééminence du repos dominical sur le shabbat, ou même sur tout autre jour de la semaine, est fondamentalement illégitime. La création du monde en six jours, par le symbolique qu’elle instaure, dépasse largement le cadre étriqué de propos fondamentalistes ou « créationnistes ». La science et la croyance doivent rester sur leurs terrains respectifs, mais elle peuvent aussi se rencontrer…

Ouf ! le voilà fini ce mois de mai 2012, méli-mélo de jours chômés et de jours travaillés, dans lequel il n’a pas toujours été facile de se retrouver. Combien de fois, dans notre entourage, n’avons-nous pas recueilli les témoignages de personnes qui ne savaient plus quel jour de la semaine nous étions, allant parfois jusqu’à confondre le lundi avec le vendredi !

Il est vrai que cette année, tous les jours fériés possibles du joli mois, civils et religieux, s’y sont donné rendez-vous, dans un fameux tohu-bohu. Entre parenthèses, il y a là matière à une réflexion détonante pour le politique : jusqu’à quel point le religieux ou le mémorial, donc le symbolique, a-t-il le droit de désorganiser ainsi les rythmes de la société ? Comme on était loin, en effet, durant ce « beau » mois de mai 2012, du paisible et majestueux agencement conçu par le Créateur avant les origines du monde, alors que la Terre n’était encore qu’un tohu vabohu, selon l’expression hébraïque du deuxième verset de la Torah (Genèse 1.2). Une semaine faite de jours, de six jours plus un jour de repos. Il y eut un soir puis il y eut un matin (Genèse 1.5), répète le texte sacré pour les jours un, deux, trois, quatre cinq et six. Puis, son travail terminé, complété (kalah, 2.1,2), le Créateur cesse, s’arrête (shabath, 2.2,3). Ces deux verbes hébreux sont répétés chacun deux fois, pour marquer l’importance fondatrice de l’événement, à la fois pause et aboutissement, magnification du repos comme du travail.

Au bout de six jours, la Parole des origines cesse d’appeler les choses et les êtres à l’existence. Remarquons que son pouvoir de nomination s’est exercé librement, pendant six jours, en dépit de la présence du mal, caché dans les ténèbres, dans l’occulte (hoshekh, 1.2). Ainsi, dès les origines, la semaine symbolise, déjà, le triomphe de la Parole, de la liberté, sur les forces de l’asservissement, en traçant des frontières entre le travail et le repos, de façon à ce que l’un ne puisse étouffer ou déborder sur l’autre. C’est le triomphe sur le monde de l’indistinct, de l’uniforme. La semaine de six jours travaillés plus un jour de repos est un rempart contre le totalitarisme, qu’il soit politique, religieux ou « scientiste ».

 

En six jours, la Parole créatrice a mis en lumière bien des frontières : frontières entre les éléments, entre les êtres vivants, suivant leur habitat et suivant leur genre, frontières entre les sexes masculin et féminin, mais d’abord et surtout une frontière entre la lumière et les ténèbres. Cette dernière frontière acte et symbolise une séparation entre ce qui est patent et ce qui est latent, entre ce qui apparaît nécessaire et ce qui vient en excès, entre l’inconnaissable qui demeure pour toujours et ce qui n’aurait jamais dû être connu de cet inconnaissable, entre ce qui EST pour toujours en dépit de son inexplicable et entre ce qui a surgi des ténèbres, également sans raison mais avec un but précis : anéantir ce qui EST, donc, au final s’anéantir soi-même, comme décrit admirablement dans le prophète Ézéchiel quand YAHVEH dit au cheroub malveillant : « Un jour, je ferai sortir de toi un feu qui te réduira en cendres à la vue de tous. » (28.18)

Prenons le temps de nous arrêter sur ce fait : la révélation biblique hébraïque et son prolongement néotestamentaire nous révèlent l’identité de celui au cœur duquel s’est formé ce mal sans raison, autodestructeur. Grâce à la révélation qui nous est parvenue par écrit, nous savons que cet être peut se nommer. On peut l’appeler Lucifer, le diable, Satan. Il est un ange, une créature spirituelle, d’une autre corporéité que la nôtre, d’une puissance supérieure à la nôtre et, pourtant, qui, contrairement à nous, n’a pas reçu le pouvoir de procréer. Son rôle se limitait en effet à protéger, mais à protéger au plus haut niveau des hiérarchies angéliques, au plus haut niveau du gouvernement de l’univers. Bref, quoiqu’il en soit, la révélation biblique a ici cet immense avantage et ce prodigieux pouvoir de nous aider à nommer cet innommable, à nommer le mal, pour mieux le circonscrire et nous en affranchir. Car tel est le pouvoir de la parole, pouvoir exploité avec plus ou moins de bonheur par la psychanalyse, nous en reparlerons plus bas. Nommer le mal, c’est témoigner qu’il est déjà potentiellement vaincu par la Parole. Ce pouvoir de nomination a échappé en grande partie aux autres religions non bibliques, parce que la Parole créatrice n’y a pas été correctement identifiée et, donc, le mal n’y a pas été correctement identifié non plus. Mais c’est un autre sujet.

Mais, pour l’instant revenons aux six jours de la création. Car l’acte créateur de la Parole, tel que raconté au début de la Torah fonde le cadre temporel dans lequel l’humanité, créé au sixième jour, va évoluer. Et nous ne voulons pas manquer ici de répéter encore, au risque d’être accusé à tort de faire une fixation, à quel point le récit fondateur de la Torah est digne de foi et plein de signes de crédibilité, notamment par rapport aux récits mythiques des autres cultures, mais aussi en lui-même.

 

La Parole précède l’humain

Le simple constat de la permanence de la semaine de six jours de travail plus un jour de repos, depuis des millénaires et au travers de beaucoup de cultures différentes, devrait nous amener à réfléchir. Dans toute civilisation, même dite primitive, cette façon de rythmer le temps a pu ici et là apporter un peu de bonheur, d’équilibre social et de développement économique ou industrieux. Car ce cadre temporel équilibrant impose des limites à la dictature. Il est donné depuis toujours à l’humanité mais son souvenir a été particulièrement entretenu par les ancêtres des Hébreux.

L’orgueilleuse révolution franc-maçonne de la fin du XVIIIe siècle, en voulant s’affranchir complètement de la Parole fondatrice, en voulant contrarier ce rythme millénaire incontournable, en voulant instaurer son propre calendrier de décadi, était vouée d’avance à l’échec, sur ce point. C’est un bel exemple de tentative de déshumanisation de l’humain et par l’humain, phénomène, qui comme la tour de Babel, annonce inévitablement un pouvoir totalitaire mondial et donc une catastrophe universelle. Mais c’est là aussi un autre sujet.

En attendant, la semaine de six jours reste et restera le cadre de référence de l’activité humaine. Elle entoure et prépare la cessation d’activité, qu’elle pointe avec une précision imparable. Le repos du shabbat, du septième jour, est à la fois le repos du Créateur et le repos des activités humaines, activités dont le maintien devient alors provisoirement inutile (sur un plan symbolique), suspendu grâce au travail du Créateur, de la Parole, qui a précédé les humains et leurs activités incessantes. Car la parole ne se fabrique pas, elle se transmet. La Parole précède donc forcément l’humanité.

C’est là que l’humain redevient humain, paradoxalement, quand il cesse d’être auto-humain pour se relier au sur-humain, à la Parole dont il porte l’empreinte ineffaçable. Car l’humain est inséparable de la parole, parole qui pourtant le dépasse. Voilà qui fait grincer les dents (s’il en a) de Lucifer et de ceux, sans doute nombreux, parmi ses anges qui ont encore gardé suffisamment de santé mentale, après leur exclusion du Ciel, pour apprécier ce fait. Car leur jalousie, profondément injustifiée, à l’égard de l’être humain demeure, inguérissable.

 

Le sacré pousse sur le terrain de la liberté

Mais revenons à un simple niveau humain, terrestre. Les efforts, plus ou moins sincères, de certains syndicalistes pour imposer le repos dominical au niveau civique, témoignent malgré tout de la nécessité absolue d’un repos hebdomadaire et donc dela permanence du rythme de six jours qui fonde l’humanité depuis ses origines, depuis l’acte créateur de la Parole.

Cependant le faux repos du faux shabbat, le dimanche, jour du soleil, a été dévié de sa fonction primitive : de simple premier jour de la semaine de travail, il est devenu le jour du culte panthéiste des forces de la nature. Le dimanche a été imposé par des hommes en révolte contre le Créateur, par des pouvoirs totalitaires dans la lignée spirituelle de l’antique Babylone, comme celui de l’Empereur romain Constantin (IVe siècle) ou plus tard celui du pape qui lui succède à Rome. N’en croyez rien : ce n’est pas le repos et la paix des familles qui est visé par l’imposition du repos dominical, ce n’est pas l’épanouissement de l’humain, quoiqu’on en dise, mais l’emprise perverse, religieuse et spirite d’une puissance politico-religieuse d’inspiration satanique. L’imposition du dimanche n’est qu’un prétexte : il s’agit en fait, surtout, d’interdire le repos du shabbat, d’empêcher la rencontre avec la Parole, d’annuler le rendez-vous hebdomadaire que le Créateur fixe à TOUTES ses créatures, inlassablement, depuis les origines du monde. Il s’agit de détruire le symbolique pour réduire l’être humain à une fonction de consommation.

Militer pour le travail le dimanche, c’est, en réalité, lutter pour la liberté de choisir son jour de repos, et donc permettre indirectement le repos du shabbat, pour CEUX QUI LE VEULENT. Battons-nous donc pour avoir le DROIT de travailler le dimanche, et nous garderons la liberté de nous reposer le Shabbat. Au contraire, si, dans un esprit de compromission, nous nous laissons imposer le repos dominical, nous nous fermerons nous-mêmes les portes de la liberté. Que personne donc ne nous impose de nous reposer le dimanche, car c’est une ordonnance religieuse et despotique, impérialiste, et non un acte civil sauvegardant l’ordre public.

Nous obliger de travailler le samedi, pour nécessité de service, tout en s’abstenant de toucher au repos dominical, c’est nous imposer, de facto, le repos du dimanche. Il paraît légitime de nous demander de rendre service pendant le shabbat : c’est un acte civil. Mais on n’a pas le droit de nous obliger de nous reposer le dimanche : c’est acte religieux. Ne laissons pas des activistes religieux pervertis, déguisés en syndicalistes, faire leur loi dans notre beau pays dit républicain. Tout travail imposé pendant le shabbat devrait s’accompagner en contrepartie de travaux pendant le dimanche. L’un ne va pas sans l’autre.

Pourquoi une religion, même majoritaire, imposerait-elle sa loi et son jour de repos à toute une nation ? Non ! secouons son joug ! Le sacré apparaît là où on lui laisse du champ libre, jamais là où on l’impose. Le sacré ne s’édicte pas, il ne se légifère pas : il surgit, toujours inattendu, aussi improbable que le sanctuaire hébreu, tente plantée en plein désert dans la péninsule aride du Sinaï. Pour le dire plus communément : Dieu vient à la rencontre des  hommes, ce ne sont pas aux hommes à dicter à Dieu ses rendez-vous. C’est là précisément que se situe l’insulte au Créateur et le blasphème de l’autoritarisme papal. Le dimanche ne peut avoir de valeur supérieure au shabbat. Aucun jour ne devrait être privilégié, chacun devrait avoir la liberté de choisir. Autrement ce n’est pas la peine de parler d’égalité, ce n’est qu’une comédie, du théâtre franc-maçon destiné à nous berner et à exercer un contrôle total sur les populations.

 

Le shabbat transfigure le temps

Nous parlions en introduction du mois de mai et de la multiplicité des ses jours fériés, qui mêlent allègrement le repos civil, qui appartient à la sphère publique, au repos religieux, qui appartient à la sphère privée. C’est déjà un scandale. Mais essayons d’analyser les choses un peu plus en profondeur, au niveau de notre vécu personnel. Sans vouloir toujours nous l’avouer, nous sentons bien que ce méli-mélo printanier nous a plus perturbé que reposé, quelque part, même si ces cessations d’activité sporadiques ont pu nous apporter quelques menus bienfaits… Je voudrais ici donner mon témoignage personnel.

Comme vous, en général, je connais le rythme hebdomadaire des six jours de travail et un jour de repos depuis ma conception et ma naissance. Mais, de surcroît, et contrairement à vous peut-être, je connais depuis le début de mon existence le changement de « rythme », de vibration temporelle, pour employer le langage des mystiques panthéistes, qui se produit pendant vingt-quatre heures, toutes les semaines, depuis le vendredi soir au coucher du soleil jusqu’au samedi soir au coucher du soleil. Je peux témoigner que le temps prend vraiment une autre couleur pendant ce temps-là, et cela est perceptible, physiquement, sans compter les effets secondaires psychiques : la paix, la joie intérieure, qui accompagne la pensée à la fois réconfortante (forme de « régression ») et exaltante (dépassement de soi) d’être en accord et en contact plus étroit avec la Parole des origines. C’est un peu comme une nouvelle naissance hebdomadaire.

Ce vécu, en dépit de toute la subjectivité dont ou pourra le charger, a eu un avantage incomparable sur ma perception de la semaine pendant ce mois de mai perturbé par les jours fériés irréguliers. Comme vous, j’étais un peu déboussolé en reprenant mon activité le mercredi, après les mardi 1er et 8 mai, ou en cessant mon activité le jeudi dit de l’ascension. Cependant, contrairement à mes collègues de travail qui n’ont pas conscience de la qualité particulière du temps du shabbat, ne s’étant jamais soumis de leur vie à cette organisation du rythme hebdomadaire, je n’ai jamais été déboussolé le vendredi. Pendant les autres jours de la semaine, je devais parfois réfléchir pour savoir quel jour nous étions, mais le vendredi, je savais toujours que nous étions le vendredi. Parce que le vendredi, je sais que nous sommes la veille du shabbat, « le jour de la préparation », selon les termes des évangiles canoniques. Le vendredi, je reprenais pied dans la semaine, parce que la perspective du shabbat m’aidait à m’y situer.

Le shabbat est non seulement l’aboutissement de la semaine de travail, mais il en est l’ossature et l’origine temporelle cachée. C’est l’apparition après coup de ce qui était toujours déjà là avant. C’est vraiment le triomphe de la Parole sur la servitude. Vive YAHVEH, le Créateur !

Le shabbat reprend et résume l’alternance immuable établie par la Parole aux origines : il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le énième jour. Mais en même temps il la dépasse. Le shabbat, sur le plan temporel, comme la parole sur le plan psychique, manifeste ce qui est au-delà, ce qui est en excès, selon les termes de Jean-Daniel Causse, dans Figures de la filiation. En nous aidant à nous dépasser, à sortir de nous pour nous regarder différemment, le shabbat nous rend plus humain. Au contraire, en nous fixant sur une règle artificielle et imposée arbitrairement, le dimanche nous mécanise et nous déshumanise, car il nous fait régresser. D’humains libres de reconnaître leur Père, nous devenons les esclaves d’une simple tradition. Le dimanche reste fixé sur l’aspect cyclique du temps tandis que le shabbat ouvre le cycle pour l’interrompre, c’est pourquoi l’expression récurrente « il y eut un soir il y eut un matin » ne réapparaît pas dans le récit des origines pour le septième jour. Le septième jour est à part, autrement dit il est sacré. Le dimanche ne pourra jamais, jamais entrer dans cette catégorie.

 

La véritable autorité fait de l’autre un auteur

En six jours, nous rappelle le commandement du shabbat, le tohubohu des origines a été agencé, ordonné, appelé à la vie par la Parole. Car le shabbat c’est aussi un commandement, donc une marque de l’autorité divine. Nous soumettrons-nous à cette autorité ? La reconnaîtrons-nous comme l’autorité de Celui qui est l’Auteur de notre vie et deviendrons-nous donc à notre tour des fils de la Parole, des co-auteurs de notre propre vie et de notre destinée ? Voilà, la question, existentielle, qui surgit, aveuglante, imposante, dans les six jours de la création, rappelés par le commandement du shabbat. Mais comme toute vérité trop dérangeante, cette réalité de la création suscite dans notre inconscient rebelle au Créateur, hostile à l’autre parce qu’hostile aussi à nous-mêmes, toutes sortes de réactions de fuite et d’opposition. Nous nous accrochons à de pitoyables bribes de savoir, étiquetées scientifiques pour nous rassurer, pour ne pas lâcher le morceau que nous croyons posséder, dans une tentative désespérée de régression infantile afin d’éviter de devenir des fils de la Parole. Devenir fils ! Chemin pourtant lumineux que la Parole elle-même a suivi en devenant chair : quel scandale mais quelle merveilleuse réalité ! La réalité de la naissance, de la chair et du sang certes, mais aussi de la Parole, qui nous appelle à l’existence.

 

On le voit, la richesse de la semaine de la Création, sur le plan symbolique, porte le récit fondateur des origines bien au-dessus d’un simple attachement fétichiste à un écrit religieux. Aussi, lorsque, par exemple, M. Trommenschlager, psychanalyste nous voulons le croire de qualité, réduit dans l’un de ses derniers articles, par ailleurs fort intéressant, la croyance à la Création en six jours à des propos « créationnistes », nous ne pouvons nous empêcher de réagir à cette assimilation hâtive. Nous ne pouvons réduire à de simples fondamentalistes créationnistes de grands penseurs juifs comme Abraham Heschel ou de simples chercheurs sur le sabbat comme Dominique Aubier. Or ces réflexions, même si elles ne sont pas forcément toujours juste ou inspirées n’existeraient pas sans l’idée d’une création en six jours. Pourtant, elles n’ont pas grand-chose à voir avec une régression fondamentaliste américaine. La simple observation du sabbat, toujours pratiquée par des de millions de personnes autour du globe, et ce depuis des millénaires, n’aurait aucun sens en dehors d’une création en six jours. Les juifs ne sont pas des créationnistes, ils ne sont même pas chrétiens. On peut croire en la création du monde en six jours, en dépit des capacités de mesure et de compréhension actuelles de la science, bloquée dans sa théorisation (moins dans sa pratique, heureusement) par une emprise évolutionniste dogmatique et figée depuis plus d’un siècle. Oui figée, en dépit d’apparentes évolutions internes, parce que refusant a priori d’examiner d’autres hypothèses de travail. Or rejeter une hypothèse, celle d’un dessein intelligent par exemple, avant même de l’avoir examinée, c’est une attitude anti-scientifique, c’est une attitude religieuse, ce que l’on ne peut que réprouver dans ce contexte.

M. Trommenschlager nous a fait l’honneur de nous inviter à faire partie de sa communauté de blog, Psychologie interdite, un nom évocateur, et nous l’en remercions chaleureusement. Néanmoins dans la deuxième partie de cette réflexion, nous verrons comment la psychanalyse, dès lors qu’elle perd son indépendance face à la dogmatique scientiste évolutionniste, peut dériver en perdant ses attaches avec ce qui la fait vivre : la puissance du symbolique enfouie au cœur de l’inconscient, la puissance de la parole nichée au cœur de l’être humain.

Nous verrons au passage comment la science n’a aucun pouvoir sur la création car elle ne possède ni le regard ni le recul nécessaire pour l’évaluer. Par conséquent, les données scientifiques ne peuvent être utilisées dans ce but. De même que les données de la création ne peuvent servir au créationniste pour nier la valeur intrinsèque des mesures scientifiques, même si ces dernières ont de fait une valeur très relative et évolutive, ET NON NORMATIVE, contrairement à ce que l’on constate dans les manuels et écrits universitaires. C’est un scandale, mine de rien, et une prison pour la libre pensée.

Le propre de la science est de toujours douter et non d’affirmer avec dogmatisme qu’elle a raison et que les autres sont des attardés mentaux. Douter, donc s’interroger, donc analyser, donc progresser, c’est là la force de l’attitude scientifique face aux certitudes a priori du croyant. Cependant, face à la force et à la prégnance du symbolique dans l’esprit humain, et dans la nature, le scientifique, et a fortiori le psychanalyste, fort de cette observation, devrait prudemment se cantonner à une position agnostique, plutôt que de se poser en censeur du récit de la création et de se bercer de l’illusion de sa supériorité mathématique et de l’indépendance de sa pensée « supérieure ». Car le scientifique est aussi une sorte de croyant, puisqu’il est bel et bien un être humain !

Croire au progrès de l’humanité, c’est au fond simplement déplacer l’objet de la foi d’un Dieu transcendant sur nous-mêmes. C’est rester dans une dialectique binaire, dualiste, alors que les révélations portées par la culture hébraïques nous invitent, par analogie, à mettre EN RELATION l’humain et le divin. Ce serait dommage de se priver d’une telle opportunité, surtout quand on connaît le caractère trompeur et multicouches de l’esprit humain…

Nous essaierons de voir par exemple comment le soi-disant « progrès de l’humanité » peut cacher une régression fusionnelle, un déni du Père symbolique et donc un refus d’affronter l’altérité, pourtant au cœur de nous-mêmes. D’où la nécessité de ne pas rester fixé sur une cristallisation du mythe des fils de Freud, ce que Freud lui-même n’aurait pas fait, en dépit de son athéisme affiché. D’où la nécessité aussi d’assumer les nombreuses références de Lacan à la Bible ainsi qu’aux commentaires judaïques, sans parler des analyses bibliques de Françoise Dolto. Comme quoi, au final, la science et la croyance doivent garder leurs indépendances respectives, sans vouloir imposer leur loi à l’autre. Mais cela ne les empêche pas de dialoguer sur le terrain qu’elles ont en commun. Et ce terrain commun au fond, c’est l’humain. La psychanalyse devrait donc, théoriquement, être un vecteur idéal de cette rencontre improbable, donc humaine, donc certaine, entre la foi et la science !

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