Vous le remarquerez : le terme « Yahveh » est fréquemment utilisé sur ce blog et dans le commentaire sur Daniel qui s'y constitue. Il s'agit d'un simple vocable de substitution pour désigner le Tout-Puissant qui correspond à « Adonaï » dans la lecture traditionnelle de la Bible en hébreu. Il ne prétend pas restituer la prononciation du tétragramme, perdue depuis longtemps. Mieux que le nom commun «Dieu» ou ‘Elohim — évoquant la divinité en général — «Yahveh» permet ici d’identifier avec précision le Dieu «d’Abraham d’Isaac et de Jacob» et de tous ceux qui ont la même foi.
Le livre de Daniel, le chapitre 9 surtout, fournit des indications chronologiques permettant d’identifier le Messie sans erreur. Ce Messie est parfois appelé «le Fils de Dieu» dans le présent ouvrage. Il s’agit d’une formulation audacieuse empruntée aux juifs messianiques du ier siècle de notre ère et inspirée du surprenant texte d’Ésaïe 9.5-6 et du Psaume 2.
Le livre d’Ésaïe fait en effet plusieurs fois mention d’un personnage à caractère humain mais occupant des fonctions divines. Dans Ésaïe 9, l’enfant messianique est appelé «Dieu puissant1» et «mon père pour toujours2», titres qui évoquent Adonaï lui-même et qui peuvent difficilement s’appliquer à un simple être humain. Le Messie est notre origine, l’origine et la condition de notre vie, comme la Torah est l’origine et le guide de notre pensée. Le Messie est l’incarnation de la Torah.
Le Psaume 2 appelle le Mashiyach (2.2) «Fils» d’Adonaï à deux reprises : le terme ben (2.7) est employé pour sa nomination devant l’assemblée de l’univers, puis le terme araméen (plus international) bar (2.12) pour s’adresser aux rois de la terre. Daniel, prince hébreu instruit dans la Torah et fidèle serviteur d’Adonaï, fait un peu de même : il utilise deux langues, l’hébreu et l’araméen, pour s’adresser aux rois babyloniens, perses et finalement à tous les hommes qui veulent écouter son message. Daniel accomplit là une vocation authentique du «peuple d’Israël». Car Israël est lui aussi «fils d’Adonai», à son niveau, et fils de la Torah, invité à partager cette espérance avec tous les gens (goyim) de bonne volonté.
Dans le cadre de cette approche universelle, j’ai donc pris la liberté d’utiliser parfois le terme de «Fils de Dieu» pour parler du Messie, ne voulant pas laisser les religions chrétiennes l’accaparer pour elles seules. Car je suis persuadé que le Messie Jésus n’est pas la propriété du christianisme. Certes Jésus se dénommait beaucoup plus volontiers « Fils de l’homme » que «Fils de Dieu». Pourtant ce titre de Fils de l’homme est une claire allusion à la prophétie de Daniel 7, prophétie qui présente un personnage de royauté divine, céleste. Il nous incombe donc de vérifier si les prétentions de Jésus sont justifiées.
Je ne suis pas d’origine juive mais je me garde bien d’introduire la moindre forme d’idolâtrie dans le culte dû au Créateur seul. Faire du fils d’homme de Daniel 7 un personnage divin ne relève nullement du polythéisme. Il s’agit plutôt de reconnaître une communauté de fonctions entre Yahveh, le Créateur, l’unique, et son représentant visible, lui aussi unique, le Messie (lire à ce sujet le Psaume 110). Certes la Torah interdit expressément à l’être humain de représenter le Tout-Puissant, mais le Tout-Puissant ne s’interdit nulle part de se représenter lui-même ! Or on se souvient que, par le shemah yisraël, la Torah affirme l’unité indivisible du Tout-Puissant (Deutéronome 6.4). L’unité indivisible de l’être humain, corps, âme et esprit, idée originale à la Bible hébraïque, en est d’ailleurs une image, puisque l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, selon le Bereshit. Si l’être humain, une simple créature d’Adonai peut être à la fois unie et diverse, à combien plus forte raison son Créateur peut l’être aussi.
La Torah, les prophètes et les Psaumes s’accordent pour reconnaître que le Messie et Adonai partagent des fonctions semblables, notamment celle de libérateur du péché. Or seul Dieu a le droit et le pouvoir d’effacer les fautes commises contre lui. Le Messie doit donc être identifié au Tout-Puissant lui-même, puisqu’il remplit des fonctions analogues (voir Ésaïe 52.13 à 53.12). On mesure fort bien cependant à quel point sa manifestation en chair est choquante, imprévisible et pourtant prévue de longue date par les prophètes et par le livre de Daniel.
Je reconnais en Jésus de Nazareth le Messie annoncé, sous de multiples formes, par la Torah, les Prophètes et les autres Écrits inspirés. J’accepte donc comme authentiques et inspirés les écrits des disciples de Jésus. L’Apocalypse de Jean, comme l’Apocalypse d’Enoch, présente d’ailleurs beaucoup de parenté avec le livre de Daniel. La Bible hébraïque reste cependant pour moi la référence première et sacrée et je n’accepte les écrits des disciples de Jésus qu’en tant qu’il concordent parfaitement avec la Bible et manifestent le même Esprit.
De très nombreux textes de la Bible hébraïque, en plus de ceux cités ci-dessus, présentent une adéquation étonnante avec la vie et les enseignements de Jésus de Nazareth. La récupération du Messie Jésus par de nombreux mouvements religieux et par les Églises ne doit pas nous masquer cette réalité, vitale, pour le peuple juif comme pour les nations.
Le Messie Jésus a ouvert la voie à une observation plus profonde et plus aboutie de la Torah, même si elle apparaît de prime abord moins restrictive que celle proposée par la loi orale. C’est du moins l’expérience de nombreuses personnes, de toutes origines ethniques et culturelles. Puisque la pratique du christianisme ne s’accorde pas toujours avec la Torah, ni d’ailleurs avec l’enseignement du Messie Jésus, loin de là, cet ouvrage tente aussi de restituer l’apport essentiel de la culture hébraïque et juive à l’humanité. Notre vœu le plus cher est la venue du Messie.


« Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon propre Esprit, je vous ferai marcher selon mes lois. » Ézéchiel 36.26-27.


« Je répandrai sur la maison de David et sur l’habitant de Jérusalem un esprit de bonne volonté et de supplication. Alors ils regarderont vers moi, celui qu’ils ont transpercé. Ils célébreront le deuil pour lui, comme pour le fils unique. » Zacharie 12.10.

 

1. En hébreu el gibbor, et non gabri–el : la traduction « homme fort de Dieu » est donc insatisfaisante. El (la) traduit l’idée de force et de prééminence, mais s’applique presque toujours à Dieu. Gibbor porte l’idée de force et de bravoure : c’est un Dieu héroïque. D’autant que el porte aussi l’idée de sacrifice. Car el est un raccourci de ayil (lya), qui désigne le bélier, animal du sacrifice par excellence. C’est le bélier fournit par Dieu pour remplaçer Isaac, le fils légitime d’Abraham, sur l’autel (Genèse 22.13).

2. L’expression «Père éternel», souvent utilisée dans les traductions, dérive de la tradition chrétienne occidentale, influencée par la pensée grecque. L’hébreu se lit aviy–ad (deyba), littéralement «mon Père pour toujours». Ad, comme la racine ‘adah (hde), exprime l’idée de continuité plutôt que celle, plus abstraite, d’éternité. Remarquez aussi le suffixe possessif (y), rendu ici par « mon » : Il est le Père de chacun, un Dieu unique mais personnel.