Daniel : une lumière à Babylone

L’affaire Satan : leçon de Bible sur le problème du mal dans le livre de Job

29 Décembre 2016 , Rédigé par Marcel Fernandez Publié dans #Textes commentés

[Hommage à Marcel FERNANDEZ (1942-2012), éminent professeur et bibliste adventiste francophone. Il s’agit d’un texte inédit que nous avons légèrement reformulé par endroits pour le rendre plus fluide sans rien changer à la pensée de l’auteur ni rien ôter à son argumentation.]

Un jour, les fils de Dieu vinrent se présenter devant l'Éternel, et Satan vint aussi au milieu d'eux. L'Éternel dit à Satan : « D'où viens-tu ? » Satan répondit à l'Éternel : « De parcourir la terre et de m'y promener. » L'Éternel dit à Satan : « As-tu remarqué mon serviteur Job? Il n'y a personne comme lui sur la terre. C'est un homme intègre et droit. Il craint Dieu et se détourne du mal. » Satan répondit à l'Éternel : « Est-ce de façon désintéressée que Job craint Dieu ? Ne l'as-tu pas entouré de ta protection, lui, sa famille et tout ce qui lui appartient ? Tu as béni le travail de ses mains et ses troupeaux couvrent le pays. Mais porte donc la main contre lui, touche à tout ce qui lui appartient, et je suis sûr qu'il te maudira en face. » L'Éternel dit à Satan : « Voici tout ce qui lui appartient: je te le livre. Seulement, ne porte pas la main sur lui. » Satan se retira alors de la présence de l'Éternel. Job 1.6-12, Segond 21

Le prologue de Job semble un document anodin, dans sa naïve simplicité. On peut le croire même allégorique et simplement destiné à justifier théologiquement la souffrance du juste Job. Il constitue pourtant un document incomparable sur la plus ancienne imposture politique de tous les temps. Cette imposture a provoqué une scission au sein du gouvernement de Dieu, parmi les anges (Jude 1.6), un coup d’État avorté dans le Ciel (Apocalypse 12.7-8) ainsi qu’une rébellion sur la planète Terre (Romains 5.12). Le document biblique du livre de Job est un témoignage précieux sur l’enjeu de ce conflit, dont on parle peu ou mal, malgré ses implications évidentes dans toutes les affaires humaines. Comment pourrions-nous comprendre « l’affaire Satan », si l’Écriture n’eût recelé, en filigrane, dans ces six versets surprenant du livre de Job, le mensonge de Satan (Jean 8.44) dans « l’affaire » qui l’oppose à Dieu et à sa loi ?

Dans ce passage, nous sommes plongés dans un contexte extraordinaire : une assemblée générale des anges autour de l’Éternel. Cette situation est pourtant conforme à son esprit de concertation : on retrouve un événement similaire dans 1 Rois 22.19-22. L’idée de démocratie participative, si à la mode aujourd’hui, est une invention de Dieu. Il associe ses créatures à la gestion de l’univers. « Depuis qu’il a créé un être libre, Dieu n’est plus le Tout-Puissant. Il a introduit dans le système de la nature une inconnue. » (Jonhandean) Cette inconnue, c’est le risque de la participation. L’idée est présente dans la parabole des talents (Matthieu 25). En partageant son bien et son autorité avec des êtres intelligents et libres de le refuser, Dieu renonce à sa toute-puissance pour les faire accéder au statut de personnes. Pas « d’automates du bien », mais de l’amour, de préférence, voilà la recherche et l’attente de Dieu pour ses enfants. Mais que cette liberté se pervertisse en un refus de recevoir de Dieu son ultime bonheur, que la créature décide d’elle-même ce qui est bien et ce qui est mal, et c’est l’échec de la participation. Alors l’affaire Satan commence, prototype de toutes les révoltes contre Dieu.

Satan n’a pas voulu participer au pouvoir, il a voulu le pouvoir. Voilà un accroc sérieux à la politique de Dieu. C’est la première motion de censure. Lucifer, le porte-lumière, le premier ministre de Dieu a voulu être le Président, la Lumière. Cependant, à l’époque de Job, Satan est toujours admis, provisoirement, dans le gouvernement de Dieu, lui le chérubin protecteur dont l’ambition dévorante a causé la chute. « Je serai semblable au Très-Haut », prétendait-il (cf. Ézéchiel 28.11-19). L’opposition, c’est lui, une opposition orgueilleuse, jalouse, meurtrière. N’a-t-il pas droit à un siège de député en tant que délégué d’une planète Terre séduite et acquise à son parti ? N’est-il pas le « prince de ce monde » (Jean 12.31) ?

La démocratie, voyez-vous, cela remonte à bien plus loin et bien plus haut qu’on ne le pense. Dieu tolère Satan. Il faut que Satan aille jusqu’au bout de sa logique pour prouver ses thèses… devant l’assemblée des anges, justement. Or Satan, membre d’office de l’Assemblée, arrive un jour au milieu des anges réunis devant l’Éternel, manifestement en retard. Troublant l’ordre du jour, bravant la majorité, il défie Dieu de son insolent mépris. Voilà « l’Adversaire », comme le signifie son nom en hébreu. Face au reproche de Dieu, « d’où viens-tu ? », Satan se révolte. Ce reproche est pourtant légitime, car Satan reste un des sujets de Dieu, qu’il le veuille ou non.

Dans ce document du prologue de Job, nous sommes en présence d’une véritable joute politique où les anges, témoins et juges muets, assistent à une lutte d’influence dont la Terre et l’homme sont l’enjeu et où chacun des deux partis veut voir ses thèses confirmées. La prise de parole aura donc un sens politique et, en diplomates avertis, il s’agit pour nous d’aller au-delà du sens premier des mots pour décoder la signification réelle du message. Car il y a des choses que l’on ne dit pas ouvertement dans une assemblée politique. Sans cette analyse à un deuxième niveau, on se méprend sur le sens du discours. Alors les desseins de Dieu, de Satan, et la destinée de Job restent obscurs. Comment expliquer par exemple la « vanité » que retirerait Dieu des services sans faille de Job, si Satan accuse Job tort ? (Job 1.9, Martin) Cette vanité est contraire à la nature de Dieu et au bon sens : elle accréditerait une des thèses de Satan.

Il faut lire le document entre les lignes.

A la question « d’où viens-tu ? » (Job 1.7), Satan affirme son droit à la liberté d’action car il a acquis, de haute lutte, son indépendance. Il n’a donc pas à rendre des comptes, de son point de vue. Il revendique son égalité avec Dieu en tant que souverain absolu d’une planète où il est adoré et suivi par des millions de sujets, censé être aussi libres que lui. Aussi il prétend parcourir la Terre en maître. Sa protestation, sa revendication impie d’autonomie personnelle, cache une accusation féroce contre les anges fidèles, indirectement dénigrés comme esclaves résignés ou craintifs devant l’autorité d’un dictateur. Lui, par contraste, « se promène sur la Terre » (Job 1.7), seul créateur de ses raisons d’être. L’adhésion d’êtres intelligents à la loi de Dieu est pour lui une servilité honteuse et une offense à la libre pensée. Ce défi, c’est à la face de Dieu et des anges qu’il le jette en pleine assemblée.

Voilà le premier mensonge de l’affaire Satan. Satan a causé la chute d’un tiers des anges (Apocalypse 12.3-4 ; cf. Ésaïe 9.14) et la perte de l’humanité. « Vous serez comme Dieu connaissant le bien et le mal », affirmait-il, c’est-à-dire libres de décider par et pour vous-mêmes ce qui est bien et ce qui est mal (cf. Genèse 3.5, Martin). Chacun peut être sa propre loi, être Dieu, c’est-à-dire ne pas avoir de Dieu au-dessus de soi.

Derrière la réponse de Dieu, « as-tu remarqué mon serviteur Job ? » (Job 1.8), on devine un sourire amusé par d’aussi fabuleuses rodomontades. « As-tu vraiment la conviction d’exercer une autorité absolue sur tous les hommes, pour te prétendre le souverain de la Terre ? Si tu connaissais mieux tes militants, tu aurais remarqué qu’au moins un manque à l’appel : mon serviteur Job. S’il se détourne de toi, si tu n’as aucune influence sur lui, quelle prétention est la tienne ! Un souverain incapable de se faire obéir par un de ses prétendus sujets ! C’est Job ton vrai maître ! Il te domine, car il m’aime. Tu t’illusionnes sur ton pouvoir réel, qui n’est qu’une usurpation. »

On a peut-être ri ou applaudi dans les rangs de la majorité à cette répartie de Dieu à Satan. Qu’est-ce que Satan allait bien pouvoir répondre, avec son caquet ainsi rabaissé ? C’était oublier qu’il était « le Malin » (Matthieu 13.19).

Sur la conduite de Job, Satan ne peut rien dire. « Mais est-ce gratuitement que Job sert Dieu ? » (Job 1.9) Satan insinue, perfide, que Dieu s’illusionne lui aussi sur la sincérité des mobiles de Job. Au passage remarquons avec quelle habileté il met ici en doute l’omniscience de Dieu. « De l’amour pour Dieu ? insinue-t-il. Mais Job n’en a point, voyons ! Pas plus que moi ! Mais moi au moins, je suis supérieur moralement à Job. J’ai refusé d’abdiquer ma dignité pour devenir un lâche esclave, intéressé ou craintif. La révolte de mon honneur bafoué est finalement un hommage à ton nom et à la cause du Ciel. Mes anges et moi avons eu le courage d’être nous-mêmes dans notre refus d’un compromis aliénant, déshonorant. C’est une révision de la Constitution que nous voulons, pour que les droits des êtres intelligents et libres puissent être garantis. Pas besoin de loi arbitraire ! Nous pouvons et nous devons être notre propre guide pour nous épanouir, chacun en fonction de nos valeurs personnelles… La servitude de Job accrédite ma thèse fondamentale. Il n’y a pas de liberté dans ta loi, pas de place pour la libre pensée. Ta loi ne peut que créer des esclaves ou des révoltés. Et ton champion de Job, dans sa servitude intéressée, ne vaut moralement pas plus que moi dans ma contestation indignée. Moi, au moins, j’ai le privilège d’avoir osé être loyal envers moi-même, plutôt que d’aliéner ma personne dans une obéissance dégradante. Je suis, en vérité, le Souverain de cette Terre ! »

Voilà le deuxième mensonge de « l’affaire Satan » : oser être soi-même… sans Dieu. « Dieu, insinue Satan, est l’opium du peuple. Sa loi ? Un narcotique qui crée la nécessité de Dieu pour et dans un besoin aliénant ! C’est une illusion dangereuse de l’homme sur son véritable devenir et son ultime bonheur. » Cette thèse subtile, acceptée par Adam et Ève, a été développée depuis, sous le couvert d’un faux humanisme, par de nombreux penseurs qui ont invité l’homme à chercher ici-bas ses « Nourritures terrestres ». « Commandements de Dieu, vous avez endolori mon âme ! » s’exclamait André Gide. Ose « devenir ce que tu es » exhortait Nietzsche. Alors l’humanité est devenue folle, par la mort de Dieu dans son âme.

Mais il y a dans la réplique de Satan, « est-ce pour rien que Job te sert ? », un troisième mensonge, plus grave. Comme le remarque Frédéric Godet : « Satan en veut surtout à l’honneur de Dieu. Il sait parfaitement que le coup le plus terrible qu’il puisse lui porter c’est de nier qu’il soit adoré et qu’il soit obéi avec désintéressement. […] Il a découvert en Dieu le point vulnérable. En décochant ce trait enflammé qui réduit en cendres la piété de Job, c’est au cœur de Dieu qu’il a visé. […] Et il a frappé au but. […] Car si le plus pieux des hommes est incapable d’aimer Dieu gratuitement, il en résulte que Dieu est impuissant à se faire aimer. Il n’est pas Amour. S’il en est ainsi, Dieu n’est plus qu’un tyran puissant flatté par des lâches. Il n’a pas d’amis, pas d’enfants. Il n’a que des mercenaires et des esclaves. » (Notes sur le livre de Job, pp. 22 et 41) L’épreuve de Job — et plus tard celle du Christ, dont Job est le type — est précisément destinée à prouver le contraire : Dieu est amour.

En créant des personnes libres, Dieu a accepté au départ le défi du Mal. Si par peur de ce risque, il n’avait pas créé Satan ou l’homme, il se serait reconnu vaincu par le Mal, par le Mal possible. En créant le monde, un monde où le Mal va prendre place mais pourra être vaincu, Dieu est déjà vainqueur du Mal, en Job, en Christ et en tous les autres. En créant le monde, Dieu ne laisse pas au mal le dernier mot.

En niant l’Être d’amour de Dieu, Satan lui porte le seul coup qui le « condamne » à ne pas réagir immédiatement. Car une réaction immédiate de Dieu à l’accusation de Satan aurait accrédité cette accusation. Se venger d’une calomnie de méchanceté, c’est la justifier et se déshonorer. Dieu a donc toléré le Mal pour éviter un plus grand mal dans l’ordre de l’univers, à savoir son autodestruction en tant que principe d’Amour.

En éliminant d’emblée Satan et son parti d’opposition, afin d’éviter les conséquences dramatiques de cette aventure, Dieu aurait été confronté soit à une révolte générale, soit à une soumission haineuse et terrifiée de la part de cette création où il n’aurait été plus qu’un dictateur. Il fallait, avec la liberté de Satan, que la semence du Mal se développât pour que « l’affaire Satan » s’anéantisse d’elle-même dans ses lamentables fruits de souffrances et de mort. Alors l’heure de Dieu sonnera : Christ paraîtra pour « détruire les œuvres du diable » (1 Jean 3.8 ; cf. Apocalypse 21.8).

L’affaire Satan est sérieuse. Où réside vraiment le scandale ? Le dossier mérite notre pleine attention, car nous sommes tous impliqués dans cette affaire. Depuis des millénaires, l’opposition à Dieu s’essouffle à appliquer son programme d’action. Où cela ? Sur la Terre. La Terre est le champ expérimental que Dieu a concédé à Satan suite à la trahison de l’humanité. Cependant un constat d’échec s’impose. Où est l’avènement de ce monde meilleur promis par Satan hors de Dieu et de sa loi ? Dans le communisme ? Le capitalisme ? Quels systèmes politiques, quelles philosophies Satan a-t-il réussi à substituer avec succès à la loi d’Amour de Dieu conçue pour le bonheur de l’homme ?

À quel parti adhérez-vous ?

Nous, nous attendons et hâtons la venue du jour de Dieu (2 Pierre 3.12). « Nous attendons, conformément à sa promesse, un nouveau ciel et une nouvelle terre où la justice habitera. » (2 Pierre 3.13)

Ne voulez-vous pas militer pour Dieu et avec Dieu, comme Job, pour l’honneur d’un Dieu d’amour, quoi qu’il en coûte, en suivant les traces du Christ ?

Marcel Fernandez (date de rédaction inconnue)

On lira aussi avec intérêt l’étude de Marcel Fernandez sur Daniel 8.14, téléchargeable ci-dessous. Elle explique avec pédagogie et clarté le parallèle existant entre le sanctuaire hébreu et le Sanctuaire céleste. Cette étude a été mise en forme par des Adventistes anonymes.

Etude de Marcel Fernandez sur Daniel 8.14, le sanctuaire hébreu et le sanctuaire céleste

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