Daniel : une lumière à Babylone

Philippiens 3.6 et la justice qui provient de la loi

4 Octobre 2016 , Rédigé par Misha Publié dans #Textes commentés

Ce verset de Philippiens 3 est crucial pour ne pas se méprendre sur la théologie paulinienne vis-à-vis de la loi, mais il est presque toujours traduit de façon partiale, la théologie de la loi et de la grâce étant fautives dans l’immense majorité du monde chrétien, suite à une conception erronée des deux alliances.
La traduction de Jean-Frédéric Ostervald paraît une des moins mauvaises. Il s’agit d’une traduction du XVIIIe siècle, antérieure à l’entrée du rationalisme dans la pensée théologique protestante et bien antérieure à l’antinomianisme évangélique :
« quant à la justice qui est par la loi, étant sans reproche » Philippiens 3.6, Ostervald
 
La TOB n’est pas mauvaise non plus, puisqu’elle ne ferme pas l’interprétation : « pour la justice qu’on trouve dans la loi, devenu irréprochable ». Philippiens 3.6, TOB Qui trouve quoi dans la loi : la question reste ouverte.
La Colombe propose : « quant à la justice légale, irréprochable », ce qui est très raccourci mais ouvert, le terme « justice légale » pouvant désigner une variété de réalités.
Enfin une mention spéciale pour la Bible de Jérusalem (catholique…) : « quant à la justice que peut donner la Loi, un homme irréprochable. » Excellente traduction, car le verbe pouvoir exprime bien la notion d’éventualité suggérée par le texte grec, mais notez la majuscule au mot « Loi » qui ferme l’interprétation de ce terme. Dommage.
 
Mais venons-en à l’analyse approfondie du texte original.
L’examen du texte grec de Philippiens 3.6 révèle des possibilités de traduction bien plus ouvertes que celles proposées par beaucoup de nos versions françaises :
κατὰ δικαιοσύνην τὴν ἐν νόμῳ γενόμενος ἄμεμπτος : mot à mot :
selon [une] justice, celle dans [une] loi advenue, [j’étais] irréprochable
 
L’omission des articles, qu’ils soient indéfinis ou définis, montre que le texte a été pensé en hébreu ou en araméen, comme le reste du Nouveau Testament. Si les articles ne sont pas nécessaires ici, c’est que la définition de cette « justice » et de cette « loi » est donnée par le  contexte et par les autres mots de la phrases, principalement les verbes, comme c’est le cas en hébreu.
Or le verbe employé ici, au participe aoriste moyen, est γίνομαι, qui signifie « devenir », « advenir ». Il n’est donc pas question de quelque chose de statique, d’inamovible, comme l’est la loi des dix commandements, mais de quelque chose qui se produit, qui se développe dans l’expérience du croyant. C’est une expérience avec une loi dont Paul parle ici et non de cette loi en elle-même. Paul parle donc probablement ici d’une façon d’observer une loi plutôt que de cette loi en elle-même.
Il convient de prendre en compte que « la loi » dans les écrits de Paul désigne souvent la Torah dans son ensemble, sauf indication contraire du contexte, et ne vise pas particulièrement le décalogue. Le décalogue est certes intégré à la Torah mais il lui est évidemment préexistant, comme en témoigne le commandement du sabbat, une institution qui remonte à la création comme l’union hétérosexuelle monogame.
Attention, la « loi », chez Paul, peut aussi désigner la « loi du péché et de mort » ou faire allusion à elle. Sous cette loi-là, qui régit « la chair du péché », il est impossible de ne pas pécher : c’est pourquoi Paul nous demande de nous placer sous la grâce, pour que le péché, c’est-à-dire la transgression de la loi divine ne domine pas sur nous. Or la loi divine est parfaitement résumée par les dix commandements, sabbat compris, comme en témoigne Jésus dans les évangiles.
Alors de quelle « loi » (νόμῳ) s’agit-il ici ? Lequel ou lesquels commandement(s), parmi les 613 commandements de la Torah, Paul observait-il de cette façon « irréprochable » ? Il ne peut certainement pas prétendre les avoir parfaitement tous observés ! Aucun juif sensé ne prétendrait une telle chose. Le contexte nous donne la réponse : Paul parle de la circoncision (Philippiens 3.2-3) (et pas du sabbat, ni d’aucun des dix commandements, notez bien).
En effet, Paul ne ment pas, il était irréprochable quant à la circoncision et à tous les rituels demandés par la Torah et même par rapport à beaucoup de règles rabbiniques ajoutées, sans doute. Mais il n’était pas irréprochable par rapport aux dix commandements puisqu’il persécutait violemment les chrétiens et était donc meurtrier. Donc si Paul est honnête, la « loi » dont il parle ici, et par rapport à laquelle il était irréprochable, ne peut aucunement se rapporter au décalogue (sauf à faire des raisonnements spécieux, ignorant le contexte culturel et historique des écrits de Paul, afin de justifier la transgression de la loi, comme le fait le site évangélique Bibliquest.com, par exemple).
 
Maintenant de quelle « justice » (δικαιοσύνη) s’agit-il ici ? Le terme δικαιοσύνη est très général en grec : il peut s’agir de droiture (traduction de l’hébreu tsedek) ou de tentative de droiture, comme de toute autre forme de justice, morale, légale ou sociale. Or, la justice particulière dont parle Paul dans Philippiens 3.6 « devient » (γενόμενος), advient, se développe dans, pendant ou au moyen de (préposition ἐν) l’observation de cette loi de la circoncision et des rituels qui vont avec, auxquels il vient de faire allusion (3.2-3). Remarquons qu’il est beaucoup question de la chair dans le contexte immédiat et pour cause : la seule loi de la Torah explicitement mentionnée dans le contexte est la circoncision.
Il s’agit donc ici d’une justice qui s’appuie ou se développe dans l’expérience du croyant sur la base des œuvres de la chair ou des œuvres en rapport avec la chair, que ce soit de justes exigences de la Torah, comme la circoncision (à laquelle les croyants, juifs ou chrétiens, ne sont plus soumis) ou que ce soit les œuvres de la chair engendrées par le péché qui est en nous et dont parle Paul aux Galates (toujours en lien avec la circoncision).
Donc la soumission au décalogue n’est pas mise en question ici par Paul : il parle seulement d’une façon de se fabriquer (γίνομαι) une justice sur la base ou au moyen (ἐν) d’observances, de rituels particuliers pris dans la Torah et la tradition rabbinique et appliqués de façon toute humaine, sans le Christ, sans son Esprit. La loi est donc ici un simple prétexte, elle est utilisée, détournée à des fins propres justes.
 
Paul ne fait pas la moindre allusion au décalogue dans ce texte. Mais, pour être exhaustif dans notre analyse, ne négligeons aucune hypothèse et essayons quand même d’appliquer ce que dit Paul ici au décalogue. Après tout Paul parle d’une « justice qui se développe à partir d’une loi », sans préciser de quelle loi il s’agit, sauf par le contexte. Alors essayons d’imaginer, même si c’est absurde, comment Paul pourrait se juger « irréprochable » par rapport au décalogue tout en ayant persécuté les chrétiens. Entre parenthèses, cette prétention, si elle existe, évoque par analogie les prétentions et la cruauté de Rome à l’égard des « hérétiques ». Rome prétend en effet devoir persécuter et tuer les hérétiques, tout en représentant les principes divins.
Alors comment ce que dit Paul ici pourrait-il s’appliquer au décalogue ? Cette hypothèse n’est soutenable que si Paul parle d’une propre justice, d’une prétention de soumission au décalogue tout en le transgressant, comme le font les chrétiens qui renient le sabbat. Une justice qui se forme, qui s’installe (γενόμενος) dans l’esprit des croyants, mais une justice qui n’est que charnelle et imaginaire !
Ainsi, appliquée hors contexte au décalogue, cette « justice qui se développe à partir d’une loi » dont parle Paul dans Philippiens 3.6 serait une simple tentative d’observer le décalogue avec les forces de la chair, c’est-à-dire au moyen des forces humaines sans l’assistance de l’Esprit du Christ et sans soumission réelle de notre esprit ni adhésion de notre cœur aux principes divins, principes si complètement et précisément listés dans le décalogue, sabbat inclus.
Cette fausse justice, toute terrestre, et donc « charnelle et diabolique » (Jacques 3:15), n’est pas la justice du Christ. Elle guette tout croyant, qu’il suive le décalogue, qu’il le rejette comme un fardeau judaïque encombrant afin de justifier sa rébellion contre le Seigneur du sabbat ou qu’il ait la prétention blasphématrice de modifier le décalogue (en substituant le dimanche des romains au sabbat de la Création, par exemple). Ainsi ce n’est pas la loi qui fait problème, puisqu’elle est sainte, juste et bonne ; c’est notre attitude vis-à-vis de Dieu qui est problématique, c’est ce qui se niche dans notre cœur. Car, comme l’écrivait Paul aux Romains, c’est bien en croyant du cœur, que l’on parvient à la justice que demande la loi, et donc que l’on parvient au salut (Romains 10.10).
 
Merci à l’excellent site, gratuit : https://thebible.org/gt/index pour les données exégétiques nécessaires à cette analyse. Comme quoi il y a aussi de bonnes choses dans le monde protestant évangélique !
 
Annexes :
 
Sur le sujet des alliances et de la justice ou droiture divine qui s’obtient par la foi, on étudiera avec profit les écrits d’Ellet J. Waggoner et de A. T. Jones, qui curieusement occupent très peu l’attention des adventistes du septième jour, alors qu’ils sont cruciaux pour la cohérence et le fondement biblique de leur théologie, notamment par rapport à l’observation du sabbat biblique de la Création.
 
Autres Bibles en ligne :
 
Critique d’une traduction orientée et partiale de Philippiens 3.6 :
« Face aux exigences de la Loi, j'étais sans reproche. » Philippiens 3.6, Semeur.
Notez la majuscule à « Loi », qui réduit instantanément le champ d’interprétation possible, comme dans la bible catholique de Jérusalem.
Traduite ainsi, l’affirmation de Paul devient un mensonge destiné à justifier l’antinomianisme (et donc l’antisémitisme latent) de certaines Églises évangéliques. En effet, avant sa conversion, clairement, Paul n’était pas sans reproche face aux justes exigences de la loi. Peut-être était-il irréprochable dans les formes, c’est-à-dire dans l’application rabbinique des rituels de la Torah, mais certainement pas sans reproche par rapport au fond des lois mosaïques, par rapport aux dix commandements qui nous demandent d’aimer Dieu (ce qui passe nécessairement par le respect du sabbat hebdomadaire) et notre prochain. Donc si vraiment Paul parle ici des dix commandements, c’est un menteur, ce qui paraît improbable.
Remarquez comment la Bible du Semeur rend le terme grec δικαιοσύνην (justice) par « exigences », montrant ainsi que les traducteurs ont, sans s’en rendre compte, une fausse conception des lois divines et du caractère de Dieu. Outre que le champ sémantique de δικαιοσύνην (justice) n’a aucun point commun avec le mot « exigences », accuser les lois de Dieu d’être « exigeantes », lourdes et difficiles, c’est accuser Dieu de partialité (il ne demanderait pas la même chose des juifs que des chrétiens) et d’autoritarisme arbitraire. C’est exactement aussi la position de Lucifer. C’est un peu aussi la position du croyant sous l’ancienne alliance, ou « sous la loi », c’est-à-dire esclave de la fatalité du péché et incapable de se libérer de la transgression de la loi, sinon en abolissant la loi.
Jésus, lui, affirme que son joug, le joug de Dieu, est facile et léger, parce qu’il le porte avec nous. Jésus a gardé les commandements de son Père et s’attend à ce que nous fassions de même, avec lui, car si notre justice ne surpasse pas celle de scribes et des pharisiens nous ne serons pas admis dans le monde céleste, un monde parfaitement pur de tout péché, donc de toute transgression des lois divines, sabbat inclus. Avec Jésus, c’est-à-dire en renonçant à tout ce qui nous oppose à lui au plus profond de nous-mêmes, nous pouvons observer parfaitement les lois divines, par la foi, et devenir irréprochables vis-à-vis de la justice de Dieu, signifiée par le décalogue, en abandonnant la fausse « justice » que nous pouvons nous fabriquer nous-mêmes. Cette fausse justice résulte (γενόμενος) soit de notre propre observation, purement humaine, de lois ou de rituels, soit de notre transgression délibérée, d’inspiration satanique, de ces mêmes lois. Dans les deux cas, la justice que demande la loi reste insatisfaite, et Dieu n’atteint son but avec nous. Le but de Dieu est le salut du péché et non dans le péché !

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